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La basilique2019-03-13T10:33:40+00:00

LA BASILIQUE IMAGINAIRE

La basilique

Venne n’a toutefois pas tardé à entamer la conception du projet dans son ensemble : avant 1914, il avait déjà établi les plans de la crypte et, du même coup, commencé à jeter sur papier les croquis et esquisses de l’église-haute. En accord avec le souhait exprimé par le Père Pinson, Venne présente tout d’abord l’image d’une basilique au caractère byzantin. Élaborée à Constantinople (aujourd’hui Istanbul) et sous l’Empire byzantin, entre les Ve et XIe siècles, l’architecture byzantine puise des éléments à partir de l’architecture chrétienne médiévale orthodoxe. Dans l’ensemble, les églises byzantines paraissent lourdes de l’extérieur, et elles suivent généralement le plan centré (circulaire, octogonal ou en forme de croix grecque), qui se développe de manière symétrique autour d’axes. Les édifices à coupole centrale, souvent vastes, permettent d’accueillir de grandes foules. Les lignes droites des basiliques romaines sont délaissées au profit des formes courbes des églises octogones ou circulaires. La basilique de Venne affiche une allure massive : l’édifice est coiffé d’un dôme (fig. 14) trapu reposant sur un tambour imposant orné d’arcades, les dômes des tourelles (fig. 15) sont arrondis, parfois munis de croix ou de statues (fig. 16).

La basilique imaginaire - La crypte - document no 0983

Figure 14

La basilique imaginaire - La crypte - document no 0979

Figure 15

Figure 16

L’édifice laisse présager une parure (fig. 17) détaillée à l’intérieur.

La basilique imaginaire - La crypte - document no 0987

Figure 17

Le schéma suit le plan basilical, la nef centrale croise le transept et donne au plan la forme de la croix latine. Toutefois, Venne opte pour une nef centrale plutôt courte, ce qui l’apparente davantage au plan centré, l’accent étant mis sur la croisée (à la rencontre du transept), comme le démontrent les plans au sol des projets « C » (fig. 18), « D » (fig. 19) et « E » (fig. 20). Le plan au sol « D » augmente le nombre de places assises de 2000 à 2256 et le nombre de chapelles absidiales est réduit de sept à cinq. L’espace alloué au chœur répond aux besoins d’un clergé et d’une chorale importants, et l’espace prévu à la croisée du transept révèle la place privilégiée consacrée au dôme, cher à Venne.

Figure 18

Figure 19

Figure 20

Dans le projet « A », daté de 1915, Venne a recours au style byzantin (fig. 21) pour le dôme, les tourelles et clochers élévation principale, et il prend des aspects d’une église romane pour le corps principal (fig. 22).

Figure 21

Figure 22

La coupe longitudinale du même projet (fig. 23) témoigne d’un intérieur richement décoré où les formes circulaires abondent. La coupole intérieure ouvragée est ornée de niches, le tout reposant sur un tambour surélevé. Une transformation de l’église va toutefois s’opérer au cours du processus créatif de l’architecte.

Figure 23

N’ayant pas eu accès au fonds de plans de la Société Viau et Venne, André Laberge (1954-1992) développe néanmoins, dans sa thèse de doctorat (1990), une analyse approfondie du travail des deux architectes, notamment sur le sanctuaire de l’Oratoire Saint-Joseph. Il soutient que non seulement les journaux et les revues américaines et anglaises de l’époque ont constitué des sources d’inspiration pour Alphonse Venne, mais que l’architecte Joseph Venne lui a permis de se familiariser avec le style Beaux-Arts. À partir de cette période, l’architecture de Venne fera référence aux canons caractéristiques du style Beaux-Arts et ce, particulièrement dans le cas du projet de l’église-haute de l’Oratoire. Ce style, prôné au départ par l’École des Beaux-Arts de Paris, entre 1819 et 1914, met l’accent en architecture sur des compositions formelles qui ont recours à divers styles passés (néo-classique, néo-renaissance, néo-baroque, néo-roman, néo-byzantin). Le style Beaux-Arts est surtout utilisé pour les grands édifices publics et privés.

Alors que les tours cantonnent le dôme dans les élévations principale et latérale du projet « A » (fig. 21 et 22) daté de 1915, dans l’élévation latérale du projet alternatif « D », elles n’y apparaissent plus (fig 24). Une des deux tours de façade est visible et contribue, par sa hauteur, à équilibrer le dôme surélevé, chapeautant une imposante colonnade. Peut-être était-ce dans le but d’alléger la basilique, de lui enlever son allure massive en dégageant le dôme? Quoiqu’il en soit, cette dernière proposition ne sera pas retenue. En supprimant les tours de la façade, Venne venait de trouver une solution à un problème potentiel : étant donné l’emplacement de la basilique sur le sommet de la montagne, plutôt que sur un terrain plat, il a évité l’obstruction de la vue du dôme.

Figure 24

Entre le projet « A » et les projets « D » et « E », on peut constater que le projet de la basilique a beaucoup changé. Outre le fait que l’élévation de la crypte n’est pas figurée dans le projet « A », l’église-haute est pratiquement propulsée en hauteur dans l’élévation principale (fig. 7). De cette façon, Venne se détache de l’église qu’il concevait sous l’aspect de cathédrales byzantines, puis romanes, qui présentaient une allure massive. Le dôme n’est plus évasé mais arrondi, il est ponctué de lucarnes et le tambour muni d’ouvertures repose sur une colonnade haute (fig. 24). La géométrie des formes est soulignée par l’ajout d’éléments empruntés à la Renaissance italienne (fig. 7) : l’élévation principale présente une colonnade d’ordre corinthien sous le tambour, et une autre au pied du portique de la basilique; celui-ci est surmonté d’un large fronton classique et le dôme est nervuré. L’esquisse (fig. 8) datée de 1915 offre une variante : à la place du fronton se trouve une grande fenêtre en demi cintre, placée au centre d’un pignon au-dessus du portique.

Figure 7

Figure 8

Cette dernière esquisse et les versions alternatives (fig. 25 et fig. 26) non datées démontrent que Venne s’est non seulement largement inspiré du style d’église avec la croisée surmontée d’un dôme imposant qui provient de la tradition de la Renaissance italienne (la basilique Saint-Pierre de Rome, par exemple), mais qu’il s’adonne aussi à des études comparatives avec l’architecture des églises françaises et anglaises des 18e et 19e siècles, ainsi que de l’architecture américaine, dont le Capitole de Washington (1812) de style néo-classique est un exemple éloquent. Laberge retrace, entre autres, les diverses sources qui sont à la base de la conception de l’Oratoire Saint-Joseph : l’église Saint-Vincent-de-Paul de Paris (1844) pour la façade; la cathédrale Sainte-Marie-Majeure de Marseille (1893) pour les clochers; le profil de son dôme (fig. 7) sur le tambour de la cathédrale de Saint-Paul de Londres (1710); l’ancienne cathédrale Sainte-Viviane de Los Angeles (1885) pour des éléments de façade; et dans le cas d’une architecture civile, le Capitole de Washington, pour le revêtement de son dôme (fig. 7) décoré de saillies, de corniches et de colonnes (fig. 8 et fig. 24).

Figure 25

Figure 26

Dans les esquisses schématiques (fig. 25 et fig. 26), le tambour orné de volutes avec amortissements en vase, d’inspiration baroque, ainsi que la multiplication de clochetons, sont des détails inusités dans les projets de la basilique. Une autre esquisse (fig. 27) présente une version qui est pratiquement une copie de la basilique du Sacré-Cœur de Paris (1923) de style romano-byzantin, dont les coupoles sont d’aspect byzantin et le portail central, les niches, les absides et absidioles, de tradition romane. Le Supérieur provincial Édouard Laurin c.s.c. (1879-1952) qui se rendra à Paris avec Venne en 1924 afin de rencontrer le Comité d’architecture du diocèse chargé d’examiner le projet de 1923, a d’ailleurs admiré « la gracieuseté et l’élégance du dôme de Montmartre et souhaité que l’Oratoire puisse être un digne pendant de cette construction » (cité par Robillard, p. 148). On prévoit un long parterre (fig. 28), devant la basilique, traversé d’une voie centrale et d’un chemin sinueux, agrémenté de part et d’autre de chapelles et d’une végétation abondante.

Figure 27

Figure 28

Dans cette sélection choisie parmi un grand ensemble de dessins et plans légués aux archives de l’Oratoire Saint-Joseph, les différentes versions du projet destiné à construire le nouvel Oratoire témoignent de l’ingéniosité dont Viau et Venne ont fait preuve au moyen de multiples expérimentations. Leurs propositions sont le fruit d’un amalgame de citations architecturales de grandes églises et monuments du monde occidental, propre au style Beaux-Arts. Comme beaucoup d’édifices de cette envergure, la réalisation du projet s’est échelonnée dans le temps : la crypte est inaugurée en 1917 et Viau et Venne ont œuvré à la basilique (non complétée), jusqu’à la fermeture du chantier en 1934, année du décès de Venne. Tous les éléments proposés, tels que présentés dans le projet de 1924, n’ont pas vu le jour; le dôme et les tourelles, ainsi que l’aménagement intérieur, ont été confiés à l’architecte Dom Paul Bellot (1876-1944), qui comme Venne, n’a pas eu la chance de voir son œuvre achevée de son vivant.

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